Saturday, November 1, 2008

Etat: Sect.1. Illustration 2: Leçon des arpents de neige


Il fut un temps, vers 2003, où la situation des Noirs américains me paraissait si intenable, psychologiquement, que l’impression m’était venue que ce qu’il leur fallait, c’était un territoire. Voici ce que je notais dans mon journal : « Les Etats-Unis devraient faire ce que Wilson avait voulu que les Européens fassent, en 1918, après avoir vu de même que les différents peuples de l’Autriche-Hongrie et de l’Empire ottoman (dont seul le côté européen semblait lui valoir la peine d’appliquer des principes politiques) ne désiraient plus vivre ensemble, sous un même souverain. Il y a longtemps que les Blancs et les Noirs, ici, ne veulent plus vivre ensemble. Plusieurs amis noirs m’ont dit qu’eux-mêmes ou la plupart des Noirs qu’ils connaissent, ne diraient pas vraiment non à une forme de ségrégation, qui les laisserait développer leur être, leur culture, loin du « contrôle » blanc. On ne voyait que l’envers blanc de ce désir de séparation, et l’idée qui dominait du temps de Wilson (qui, lui aussi, n’aimait pas les Noirs) était encore de transférer la population noire quelque part en Afrique (le Libéria existait déjà en ce temps là, comme réalisation inchoative de ce projet). Mais mes amis noirs disent qu’ils ne voient pas pourquoi, après que leurs ancêtres aient tant souffert pour la grandeur et la prospérité des Etats-Unis, ils devraient se lancer dans la tâche précaire de se construire un nouvel habitat en Afrique, dans un terrain qu’ils ne connaissent ni par expérience, ni par éducation. A moi non plus l’idée ne paraît pas logique. Sur le continent américain, il y a deux types de populations d’origine africaine : ceux qui demeurent encore sous « contrôle » blanc, et qui, tout en vivant dans les conditions économiques de l’opulence occidentale, souffrent d’aliénation culturelle profonde, avec nombreux effets pervers (Noirs américains, Antillais de la France d’outre mer…) et ceux qui vivent dans une obscure pauvreté la possession du pays où ils furent jadis enchaînés, et dont la liberté culturelle et l’indépendance politique compensent en quelque façon les handicaps économiques hérités de l’esclavage et de la marginalité vis-à-vis du système capitaliste (Guyanais, Jamaïcains, Haïtiens…). Pour alléger sa dette coloniale – ce dont elle se soucie peu, je crois – la France devrait quitter les Antilles, quoique pas à la façon dont elle quitta la Guinée (en emportant tout, y compris les fiches de branchement du courant dans les locaux administratifs !) Le cas des Noirs américains est plus complexe, puisqu’ils vivent parmi les Blancs. Je suggère que les Etats-Unis leur offrent un territoire, mettons la Géorgie et les deux Carolines, où ils pourraient installer un Etat qui, forcement, bien que politiquement et surtout culturellement indépendant, serait lié aux Etats-Unis à la manière dont l’Irlande est liée à l’Union européenne. Il n’y a pas assez d’imagination politique aux Etats-Unis pour qu’une telle entreprise puisse être conçue en ce moment. Les Noirs d’ici resteront donc pour un bon bout de temps encore des pitres, des drogués, du gibier de pénitencier et des intellectuels aux idées extrémistes. »
C’était écrit bien avant de visiter la province du Québec, les « arpents de neige » que la France dut abandonner à l’Angleterre au traité de Paris, en 1763, car, continua à ce sujet Voltaire, « on ne se préoccupe pas de sauver les écuries quand le feu est à la maison. » Les Québécois se disent une nation, et non pas une simple province fédérale du Canada. Ils appellent Québec « la Capitale nationale ». Dans leurs villes, le drapeau fleurdelisé flotte bien plus que celui du Canada, et dans leurs campagnes, ce dernier cède pratiquement le pas au premier et disparaît entièrement de la vue. A Montréal, ville qui comprend une grosse minorité d’Anglophones (que les Québécois appellent, avec un certain ressentiment, « les Anglais », et avec plus de malice, « les têtes carrées »), on fait mine de reconnaître le bilinguisme du Canada sur les écriteaux publics. En dehors de là, le français devient exclusif. Quand je répondais à une certaine question, « Oui, c’est la première fois que je viens au Canada », on me corrigeait aussitôt, « Ici, il faut dire, « au Québec » ». C’était assez clair. Même dans les chiottes de bar, les proclamations patriotiques d’attachement à la fleur-de-lys supplantent sur les parois les grivoiseries habituelles. Au sortir de l’une de ces chiottes, je tombais sur une grande affiche pour je ne sais quel spectacle, mais dont l’image publicitaire était le portrait de Louis XIV en manteau de sacre, par Hyacinthe Rigaud, qui comprend sans doute plus de fleurs-de-lys jetées à profusion que n’importe quelle autre œuvre d’art (sans compter le fait que le principal fondateur du Canada, colonie française, fut en effet Louis XIV). Les Québécois sont divisés entre « souverainistes » et « fédéralistes ». Les premiers voudraient que le Québec se sépare d’une façon ou d’une autre du Canada, et les seconds, qu’il s’y arrime mieux. J’ai pu entendre les motivations des premiers, car ils sont manifestement plus nombreux. De fédéraliste, oncques n’en ai vu. Il paraît néanmoins qu’il en existe ici et là.
Mon arrivée coïncida avec un grand brouhaha. Sarkozy était venu au sommet de la Francophonie, à Québec, avec la ferme intention de lâcher une bombe comme à son habitude. Il fit donc une déclaration péremptoire en faveur du « Canada uni ». Les éditorialistes québécois s’en émurent à l’unisson, en gradation, allant de la rage à des gestes contraints d’apaisement d’une opinion québécoise manifestement dépitée. (Les Québécois, dans leur imaginaire collectif, sont persuadés que la France les a abandonné, et ne se privent pas de le rappeler aux Français, comme un reproche fraternel d’ailleurs : mais je vois mal ce que la France de 1763, aux prises sur terre avec les Prussiens et sur mer avec les Anglais, pouvait faire d’autre – comme je l’expliquerai lorsque je reviendrai enfin à la conclusion du propos sur la guerre perpétuelle du méridien politique eurasiatique). Sarkozy écourta son séjour et Fillon sauva les meubles, suivant le procédé désormais établi. Les Québécois donnèrent tout de même au petit roquet de l’Elysée un Labrador, comme ils le font à tous les présidents français depuis Pompidou, en signe d’allégeance symbolique à la France. Lorsque la reine d’Angleterre rendit visite au Québec en je ne sais plus quelle année, dans le but louable de faire révérence au saint patron de la Belle Province, Saint Jean, tout ce qu’elle reçut quant à elle, ce fut injure et lancers de bouteilles. Les souverainistes se souviennent toujours avec délices de cet épisode glorieux. Ma vieille anglophilie en fut toute retournée. Devant la tête que je fis, on pensa à me rassurer : « Ne t’en fais pas, ça ne sera pas la Saint-Barthélemy… » J’évoquai alors le cas de la Bohême-Moravie (Tchéquie) et de la Slovaquie, dont les habitants ne s’aimaient pas, et qui s’étaient pacifiquement et tranquillement séparés – pour se retrouver ensuite, d’ailleurs, à l’intérieur de l’Union européenne… Cet exemple arracha des sourires entendus.
Les Québécois – qu’on appelait d’abord les Canadiens, puis les Canadiens-français, et maintenant les Québécois – ont historiquement subi de grossières avanies du gouvernement de l’Empire britannique. Les Anglais du dix-neuvième siècle méprisaient et détestaient les catholiques, et certains d’entre eux avaient tendance à croire que tout ce qui habitait au sud de Calais était un matériau humain de qualité inférieure. Les Québécois venant de ces parages, étaient traités avec condescendance. Ils échappèrent du moins à la déportation, mesure cruelle et sans réelle nécessité qu’on infligea aux habitants (d’ethnicité française) de l’Acadie, qui se retrouvèrent ensuite en Louisiane où ils continuent à jargonner un créole français assez incompréhensible (sauf quand ils chantent). Les Acadiens de Louisiane, que j’avais découverts en 2001, m’avaient étonné : comment se faisait-il, en effet, qu’ils n’aient pas été depuis longtemps assimilés par la culture anglaise, étant donné leur petit nombre, surtout lorsqu’on compare aux grosses colonies allemandes du nord des Etats-Unis, qui étaient encore germanophones vers le milieu du dix-neuvième siècle, et qui sont devenues aujourd’hui purement anglophones et de culture étatsunienne standard? Je n’ai pas trouvé de réponse à cette question, mais les Québécois représentent en somme un autre exemple de cette résistance culturelle obstinée d’un groupe de Français, face à l’hégémonie anglaise. Il est certain que dans leur cas, leur résistance est favorisée par le fait que l’Angleterre répugne d’habituer à modifier les habitudes d’une population qui, bien que sous sa domination, démontre un attachement constant à sa religion et à ses lois civiles. Cette population sera économiquement exploitée, mais ses mœurs seront préservées, et même utilisées pour mieux la contrôler. Afin de sauvegarder leur être culturel après la chute du régime français, les Québécois se mirent sous la houlette du clergé catholique : ce dernier acquit ainsi le respect de la Grande-Bretagne qui s’en fit un allié honoré, aidant à la répression des mouvements libéraux qui, ici comme en Europe, tâchèrent d’exciter chez les Québécois, au cours des années 1840, un sentiment national libéral (c’est-à-dire laïque, égalitaire et politiquement autonomiste). Il est intéressant, à ce sujet, de noter que la Grande-Bretagne qui se faisait en Europe le champion déclaré des mouvements nationalistes libéraux (Grecs, Italiens, Hongrois…) changeait d’attitude à l’intérieur de son empire colonial, même par rapport à des sujets d’origine européenne…
Et précisément, ici, on revient à mon évocation des Noirs américains.
Aujourd’hui, j’étais de sortie avec un ami allemand, originaire de Passau, en Bavière. Plus précisément, m’a-t-il expliqué, Passau était une communauté indépendante, anti-monarchiste, qui s’est trouvée incorporée à la Bavière à l’époque de l’alliance entre Napoléon et les Wittelsbach (dynastie souveraine du duché puis royaume de Bavière) qui avait permis à ces dernier d’agrandir leur Etat. La Bavière était fondée cependant, me dit-il, aussi sur une différence raciale d’avec le reste de l’Allemagne qui, à l’en croire, à encore un impact d’ordre électoral très perceptible dans la politique du Länder. Les Bavarois sont des Celtes, germanisés par la langue, mais génétiquement (ce qui est observable dans les groupes sanguins) apparentés aux autres groupes celtiques d’Europe occidentale, les Bretons, les Ecossais, les Gallois et les Irlandais. Les Bavarois ont aussi tendance à être plus bruns et moins pâles de peau que les autres allemands. Comme tous les peuples celtiques, ils ont subi la colonisation romaine, acquérant par là une forme de civilisation absente chez les autres Allemands et qui les rapproche plutôt, en un sens, des Français. Il est vrai en tout cas que les Wittelsbach sont une famille qui correspond assez aux idées qu’on se fait de l’extravagance, du sens artistique et de l’anarchisme des Celtes : par francophilie, ils s’allièrent à Napoléon à l’époque de Louis Ier (dont le parrain était Louis XVI !) ; Louis II refusa d’aller à Versailles assister aux cérémonies de la fondation de l’Empire allemand, en 1871, à travers la défaite et l’humiliation de la France. Lorsqu’il parut évident que cet événement avait transféré le pouvoir de décision politique de Munich à Berlin, il se réfugia dans des rêves de château baroques et kitschissimes, dont une réplique de Versailles à laquelle j’ai déjà fait allusion, et il prit sur les tableaux des poses royales d’inspiration mixte Louis XIV/LouisXVI ; sa cousine, Elisabeth de Wittelsbach, impératrice d’Autriche, était une poétesse d’inspiration romantique et anarchiste, qui fut d’ailleurs assassinée, par une de ces ironies dont l’histoire abonde, par un anarchiste italien. Les Bavarois (par ailleurs à majorité catholiques) ressentent avec une fierté quasi-nationale cette différence d’avec les Allemands du nord, en particulier les anciens Prussiens et les Franconiens, qu’ils appelleraient volontiers « têtes carrées » (« Têtes carrées » parce que, du point de vue des Québécois, les « Anglais » ne pensent qu’à l’argent et aux moyens les plus froids et les plus cartésiens de faire du profit, alors qu’eux apprécient plutôt la chaleur humaine et les plaisirs du bon temps – comme les Acadiens de New Orleans, en somme, inventeurs de ce festival du Mardi Gras, dans le « French Quarter », dont la devise est « Laisser les Bons Temps Rouler. » Il n’est guère étonnant, tout ceci étant évoqué, que les Québécois adorent Astérix.)
Bref, on a l’impression que se trouve ainsi transposé en Amérique du nord cette très vieille confrontation ouest-européenne entre les peuples germaniques et les peuples celtiques. Comme en Europe, les premiers ont remporté des victoires militaires et politiques décisives, mais pour se retrouver ensuite confrontés au refus obstiné des seconds de disparaître par extinction ou par assimilation. Les Québécois sont immédiatement reconnaissables dans leur physique, leurs attitudes de Celtes latinisés (ce qui est en gros le fond ethnique des Français), je dirais, presque aussi immédiatement que s’ils avaient été des Africains. Leur mode de vie est très influencé par l’organisation nord américaine, ce mélange de pragmatisme brutal et de souplesse adaptative, et on reconnaît chez eux la même gentillesse pleine de simplicité (« friendliness » disent les Américains) qu’on trouve aussi chez les Nord américains d’origine anglaise, et qui contraste si curieusement avec l’arrogance des Français et la condescendance des Anglais. Mais tout ceci est coloré différemment chez eux, et me paraît à la fois adouci et plus chaleureux. Il se peut que ces deux dernières impressions positives dérivent essentiellement du fait qu’ils parlent français, avec d’ailleurs un accent et un vocabulaire des plus pittoresques. Mais il est aussi évident qu’ils sont plus ouverts au contact personnel que les Américains (et les Canadiens anglais), moins marqués par l’individualisme insulaire. De plus – vieil anarchisme celtique – ils cultivent les rêveries de gauche et m’ont enfin offert le spectacle de piquets de grève en Amérique du nord !
Ceci dit : les Québécois ont souffert de la tutelle coloniale de la Grande-Bretagne et de sa progéniture anglo-saxonne du Canada, mais depuis leur « révolution tranquille » des années 60, au cours de laquelle le mouvement nationaliste libéral a réussi à renverser radicalement la tutelle de l’Eglise catholique (et qui s’est conclue par un discours du général de Gaulle bien plus pro-québécois que celui de Sarkozy), ils possèdent leur province. La plupart des grands et petits commerces portent des noms français, les lois favorisent l’exclusivité de la langue française, la politique tourne autour de l’idée québécoise, et une expression culturelle exportable (Céline Dion et autres) ou marquante à l’intérieur du Canada (la triomphante équipe de hockey sur glace des Canadiens de Montréal) accompagnent un sens de prospère revanche sur l’histoire qui amène immanquablement à se poser la question : « Mais alors, de quoi se plaignent-ils ? » A quoi on entend la réponse universelle ou presque (oh, oui, il y a les fédéralistes…) : « On veut être un pays. »
Pourquoi ? Question qui, si j’y pouvais répondre maintenant, résoudrait peut-être la question « qu’est-ce qu’un Etat ?» Mais question qui était déjà celle qui motivait mes impressions sur les Noirs américains. L’idée de tailler, au sein des Etats-Unis, un pays Noir américain pouvait paraître plutôt absurde et tirée par les cheveux à première vue : mais l’exemple québécois, dont la différence provient uniquement du fait que, contrairement aux Noirs américains, les Québécois sont déjà concentrés sur un territoire circonscrit (à cause de leur chance d’être des colonisateurs européens), montre bien que tel n’est pas le cas. Au sujet des Noirs, et partiellement par leur faute d’ailleurs (voir les écrits de William E. B. Dubois), tout est réduit à la race, tandis que les Québécois semblent tout réduire à la langue. Mais race et langue ne sont rien d’autre que des manières d’approximation pour le développement culturel propre. Il est normal que les Noirs soient obsédés par la race, puisque c’est leur race qu’on leur reproche, mais ce qui les sépare réellement des Blancs, c’est le fait d’être des Africains. Les Noirs américains sont censés avoir perdu leurs cultures d’origine africaine au cours de leurs premières décennies sur le continent américain (tout comme les Québécois décrivent comme une déchirure la séparation d’avec l’influence française directe après 1763). Néanmoins, ils ne sont pas assimilables aux Noirs de l’Inde ou de l’Australie, en ceci qu’ils développent ou redéveloppent, dans des conditions nouvelles, le vieil être africain, de la même façon que les Québécois redéveloppent de façon immédiatement reconnaissable, le vieil être celtique français. Comme me le disait un Noir américain connu au Niger (et qui traduisait pour moi des impressions constantes que j’ai aux Etats-Unis), il y a une myriade continue d’étonnantes petites choses qu’on découvre quand on est en Afrique et qu’on connaît l’Amérique noire (le cas inverse pour moi) qui montrent à quel point les Noirs américains sont en fait véritablement des Africains. Les mêmes observations m’avaient amené à cette notation dans mon journal de 2003 : « Les Noirs américains : des Africains différents de ceux du Niger, comme les Ivoiriens ou les Angolais. On dit, à propos des Africains qui veulent se comporter de manière purement occidentale, que quelle que soit la longueur du séjour du tronc d’arbre dans le fleuve, il ne deviendra pas un caïman. De même, le simple fait de traverser l’Atlantique ne peut pas transformer des Africains en Européens. Ils restent africains, mais à leur manière, qui est différente de celle des Sahéliens, ou des Forestiers. Je crois que c’est aussi simple que cela, sans s’empêtrer d’affaires de « race » et de « culture ». »
Par imagination politique, on pourrait ensuite créer d’autres formes d’union, qui maintiennent les liens utiles des Etats-Unis, du Canada, tout en donnant aux Noirs ou aux Québécois (surtout à ces derniers, qui le réclament ouvertement) « un pays ». Quant aux Noirs, ils auront peut-être un président dans ce pays-ci, ce qui peut avoir un certain effet de cure psychologique sur eux et améliorer leurs relations avec leurs compatriotes. On verra dans quelques jours…
(Un autre thème, s’agissant du Canada, serait de montrer que les « Anglais » non plus n’ont pas de pays, ayant laissé, par affinités culturelles précisément, leurs portions du Canada devenir un large arrière-pays des Etats-Unis : mais ceci est une autre histoire).

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