Plus tard, j’eus le bac, il fallut faire des paperasses pour voyager, obtenir une carte d’identité, un passeport, produire un certificat de nationalité. Ces mots « identité », « nationalité », étaient liés au mot « Niger », et les papiers qui leur donnaient une certaine matérialité, une certaine effectivité, étaient fabriqués ou produits par ces fameux ministères et pouvoirs publics. Là gisait sans doute, songeai-je, le lien entre les deux idées de l’Etat : les bâtiments des ministères, et « nous ». Mais ce rapport ne me satisfaisait guère : pourquoi donc fallait-il que je sois de « nationalité nigérienne » et en quoi étais-je « identique » aux autres individus qui étaient également de « nationalité nigérienne » ? Il y avait là, me semblait-il, quelque chose de vaguement arbitraire. L’idée s’installa en moi, quelque part, que toutes ces choses relevaient d’une sorte d’arbitraire historique. Bien sûr, je pouvais me contenter de l’explication selon laquelle le Niger était, après tout, une création « artificielle » de la France, et ne pouvait être qu’une sorte de paravent ridicule dissimulant des réalités plus naturelles, les ethnies précoloniales. Du reste il y aurait du vrai dans cette sorte d’explication, très appréciée, en général, des gens qui réfléchissent sur la politique africaine. Mais il se trouve qu’à l’époque j’étais féru d’histoire et lisais tout ce qui me tombait sous la main et qui pouvait m’en apprendre un peu plus sur les passé des pays et des civilisations (un peu comme mes amis moins bizarres collectionnaient le magazine Onze, je collectionnais le magazine Historia – et regrettais que le magazine Afrique Histoire ait eu une existence si brève). La France elle-même ne me paraissait pas si « naturelle ». Je voyais qu’au fil du temps, elle s’étalait fort loin ou devenait squelettique. J’apprenais que vers 1750, on ne comprenait pas toujours, à Lyon, le parler d’un habitant du pays de Valois. Je reviendrais sur cette histoire dans une section prochaine de cette entrée, mais en tout cas, vers 1990, j’avais écrit un petit texte qui postulait la théorie suivante : ce qui est naturel, c’est le pays, et non la nation. Le pays est une sorte de cadre géographique qui produit des contraintes et des ressources spécifiques, et amène les habitants humains à imaginer des solutions, des rapports, des conduites qui les lient les uns aux autres, à travers de longues traditions. Le pays produit une certaine humanité, une certaine culture humaine, presque exactement comme il produit une certaine animalité. Avant de voyager aux Etats-Unis, je ne pense pas avoir jamais vu d’écureuils en dehors de photographies dans des magazines, et en dehors de Tic et Tac, personnages de Walt Disney. Je m’étais fait à l’idée que l’écureuil était un animal à fourrure ou du moins à pelisse longue et fourrée. Je fus surpris de le
découvrir en Louisiane et au Kansas tout ingambe, vêtu de pelisse courte, et, pour ainsi dire, ne méritan
t pas le nom d’écureuil. Comme je disais ma surprise, on m’informa que si j’allais plus au nord, vers le Canada, je trouverais effectivement des écureuils fourrés. Il en est d’eux comme des moutons, ras en Afrique, laineux en Europe. Dans ce cas, bien entendu, c’est une action directe du climat sur le potentiel génétique de l’animal qui produit ces résultats, mais par analogie, je pensai que les sociétés humaines ont toutes une sorte de « potentiel culturel » que les possibilités du pays mettent à jour d’une certaine manière bien spécifique. Ou plus précisément, les pays sont la rencontre entre un certain potentiel culturel et un certain nombre de contraintes et de ressources naturelles immédiates. La rencontre, certes, ne se limite pas à cela, mais elle se fonda d’abord sur cela, et tout ce qui vient du dehors agit de surcroît. Par le passé, cette action du dehors était généralement lente et imperceptible, mais peut-être aussi, par la même raison, plus profonde. C’était une sorte d’action par imprégnation, rendue nécessaire par les faibles moyens matériels des temps où tout reposait sur le travail animal (et par « animal », j’entends aussi le travail physique des hommes et des femmes) et l’énergie tirée des « quatre éléments » les plus sensibles (l’air, le feu, l’eau, la terre). Elle ne transformait pas le pays, elle s’y infusait.
s tentatives de fonder un Etat bourguignon, la dernière échouant seulement dans la neige de Morat et sur les pavés de Nancy, avec la mort de Charles le Téméraire en 1477 – événement encore déploré par certains (voir ici). Jusqu’alors, la France était une hypothèse un peu mieux fondée que les autres : elle n’est vraiment confirmée qu’après avoir absorbé la Bretagne, à la fin du XV° siècle. Elle couvre alors au moins trois pays différent, qu’elle fusionne par imprégnation de la théorie ou de l’idéologie française (produite essentiellement par la monarchie) sur trois siècles environ (l’Ancien régime : XVI-XVIII° siècles), jusqu’à créer ce pays d’un autre genre – au fond, du même genre que le Niger, i.e., pas plus naturel – qu’on appelle France.Mais pour moi, à l’époque, le pays par excellence, c’était le Sahel. Il a cette unité de rencontre, qui triomphe de potentiels culturels différents : on parle, dans le Sahel, plusieurs langues, on a construit plusieurs organisations politiques différentes, on y pratique plusieurs types d’éducation, de « culture de l’être humain » assez clairement distincts les uns des autres pour y créer des sentiments d’étrangeté, ou, comme dirait Renaud Camus, d’étrangereté. Néanmoins, il y a un pays sahélien clairement reconnaissable dans ses paysages et dans ses limites, et partout, il a tendu à créer des uniformités humaines qui font que les Sahéliens participent en bloc à une conscience du monde qui les distingue des non-sahéliens. Même la dynamique politique des plus puissantes dynasties gouvernementales du Sahel fut d’englober tout ce pays, sans s’aventurer cependant dans les forêts du Sud ou les sables du Nord. Ceux qui s’approchèrent le plus de la réalisation d’un tel programme furent les Sonni et les Askia de l’Empire Songhay.
A côté de cela, qu’est donc que cette « nationalité nigérienne » ?
Une réponse qui s’imposa à moi, avec une évidence mystérieuse, c’est que oui, certes, le pays a quelque
chose de foncier (sinon de naturel, adjectif qu’il vaut mieux éviter pour le moment), mais la nationalité est moderne.Moderne ? Qu’est cela ?
(La suite au prochain numéro comme on dit. Mais comme ceci est le premier postage de ce blog, je vais dire rapidement un mot sur l’organisation de cette entreprise, en trois points : 1. Le ton est une dissolution de la division subjectif /objectif : je ne prétends pas parler au nom d’un « je » universel, qui dirait des vérités générales, "objectives". Comme on l’a vu, j’interprète ce que je pense, justement parce que ce que je pense de façon apparemment spontanée me vient en fait d’une sorte de pensée collective, d’information fédérale, que nous prenons souvent pour nos propres idées et impressions, mais qui, en fait, nous étonneraient pour peu que nous y prenions garde. C’est la méthode de la « perscrutation » que j’ai une fois essayé d’analyser (dans un ancien blog notamment) à partir des Essais de Montaigne. 2. Le blog fonctionne comme une sorte d’encyclopédie personnelle : chaque entrée est divisée en plusieurs sections qui reflètent l’expérience que j’ai eue de l’entrée en question. Chaque entrée, chaque section, peut donc être très longue ou très brève. Certaines entrées n’auront qu’une section, d’autres en auront plusieurs. 3. Enfin, il s’agit ici d’un « thought in progress ». Peut-être le but est-il de faire des écrits d’assez bonne qualité pour un jour mériter d’être rassemblés dans un livre à la manière de celui de Voltaire : mais le format du blog me permettra de faire des révisions et des amendements, et d’y aller en songeant qu’aucune affirmation faite sur le moment n’est encore arrêtée…)
Appendice (extrait du chantier d'un essai sur l'histoire de l'Europe, datant de 1999):
Montrer comment l’Europe s’est developpée suivant la géographie. C’est fascinant. Deux points seraient importants ici : le rapport à la mer, et la différence entre le nord et le sud. Le rapport à la mer est très important dans l’histoire européenne, comme dans celle des aires historiques comparables (la Chine et ses îles – ce que la géographie eurocentrée appelle l’Extrême-Orient – , c’est-à-dire l’ensemble Chine-Japon-Coree-Indochine et au-delà, le sud de ce nord, l’Indonésie et les Philippines – d’une part – et d’autre part le monde arabo-musulman.) Le cas de l’Europe est intéressant en ce qu’il est très facile de voir combien la mer définit les régions de cet espace culturel mouvant et vague que nous appelons de ce nom. Les définitions terrestres sont certes pertinentes : l’Europe occidentale, la Mitteleuropa et l’Europe orientale, ou encore l’Europe germanique, l’Europe slave, l’Europe latine, etc. Mais je pense que les définitions maritimes ont quelque chose de plus adéquat. De ce point de vue, en tout cas, voici les régions maritimes de l’Europe :
Cinq mers, la Méditerranée, la mer du Nord, la mer Baltique, la mer Océane (l’Atlantique) et la mer Noire. Chacune de ces mers enveloppe un fragment particulier de la réalité européenne. Comme l’Arabie, l’Inde, l’Indochine, et même en somme l’Afrique, l’Europe est une péninsule – l’Afrique vivant cependant dans l’immensité, dans une réalité par conséquent plus continentale que péninsulaire. L’Europe est plus péninsulaire que l’Afrique, et les mers y sont plus importantes. L’Afrique est la terre du désert, de la savane, de la forêt. Mais l’Europe est bien plutôt la terre de la Méditerranée, de la mer du Nord, etc. Sauf à faire des distinctions étroites qu’on peut laisser, au moins en ce qui regarde cette thèse particulière, aux géographes et aux météorologues, l’Europe n’a qu’un seul climat, le climat tempéré. Il y a seulement clairement une Europe froide, celles des mers du Nord et Baltique et une Europe chaude, celle des mers de la Méditerranée. Il y a une Europe ouverte, celle de l’Atlantique, et une Europe fermée, celle de la mer Noire. Comme les mers, les lignes de partages de la péninsule européenne sont à la fois fluides et nettes.
Géographie : mer du Nord : l’Angleterre, la Normandie, les Flandres, la Hollande, le Danemark, la Norvège, la Suède. Mer Baltique : la Poméranie, la Mazurie, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Finlande. Atlantique : Grande-Bretagne, Bretagne, Galice, Castille, Portugal. Méditerranée : Andalousie, Catalogne, Provence, Italie, Grèce. Mer Noire : Roumanie, Bulgarie, Russie, Turquie.
Quelques groupes nationaux, mis ici en gras, dominent les réalités des mers européennes. La réalité de la péninsule elle-même est dominée par l’ancien empire carolingien, la France et l’Allemagne, qui sont des patchworks culturels : ces deux entités devant être séparées à cause des rôles différents que les cultures du continent leur imposaient. Ce sont, ce me semble, des pôles de tension. La France est requise par le nord et par le sud, par l’Angleterre, l’Atlantique – et par la Méditerranée, l’Afrique. Son grand philosophe humaniste est bien Rousseau, méridiophile aux opinions ambivalentes sur le nord et sur la mer. L’Allemagne est encore plus complexe. Au centre du continent, elle est une croix : l’est et l’ouest, le nord et le sud. L’axe français était oblique, celui de l’Allemagne est cruciforme, sans doute plus douloureux. Hegel (est-ouest) est fasciné par l’est mais situe le per fectum à l’ouest. Nietzsche conspue le nord au nom du sud. Les deux entités sont très métissées, mais contrairement aux apparences de l’histoire, l’Allemagne plus que la France. L’Allemagne polarise toute l’Europe centrale, la Mitteleuropa (c’est cela le patchwork). Sa frange sud – l’Autriche – lui échappe presque. A l’élément central alémanique (Rhénans, Saxons, Bavarois, etc.) se sont joints de longue date des éléments slaves, celtes, latins, sémites, les Alémaniques dominant ce terreau de cultures par leur langue et leur influence politique supérieure – mais le souvenir proche du nazisme (révélateur d’ailleurs de peurs qui ne pouvaient habiter a ce degré un Anglais) ne doit pas oblitérer ces anciennes réalités allemandes, le Saint Empire romain germanique et sa séquelle austro-hongroise. L’Allemagne a cependant toujours échoué à cimenter sa fusion, contrairement à la France (absence d’Etat central, insertion dans la Mitteleuropa). Le nazisme peut être interprété comme une tentative morbide de mettre fin à cette situation en rejetant tout ce qui est non alémanique. Autre groupe dominant : les Russes. La mer Noire : une fausse mer (définir une mer).
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