
Ce livre est une curiosité assez intéressante. Peut-être pas en soi-même : je suis tombé dessus en cherchant des ouvrages sur la modernité et la culture à la bibliothèque et l’ai pris sans du tout me rendre compte de ce dont il s’agit. C’est l’œuvre suprême, écrite dans un style « teutonique » (à mi-chemin entre la prose de Hitler dans Mein Kampf et celle d’Oswald Spengler, dont l’auteur, Francis Parker Yockey, alias Ulrik Varange, se réclame, assez à tort d’ailleurs) d’un philosophe américain qu’on pourrait qualifier – oui, c’est très bizarre vu de nos jours – de « national-bolchévique », à la manière dont Hitler se qualifiait de « national-socialiste ». L’ouvrage est dédié au « héros de la Seconde guerre mondiale » (Hitler, pour ne pas le nommer) et se présente comme « différent de tous les autres livres » et un « tournant majeur dans l’histoire de l’Europe ». Le but de l’ouvrage est de fournir une bible pour le projet d’une union européenne basée sur la race. La thèse de Yockey, c’est qu’en 1933, une double révolution politique est survenue : la prise de pouvoir par les Nazis, première étape vers la création de « l’Europe » (considérée comme un habitat racial) et la prise de pouvoir par les sionistes à travers Franklin Delano Roosevelt, aux Etats-Unis. La Seconde Guerre mondiale s’est conclue par la défaite de « l’Europe » et par l’imposition, sur le monde, de l’hégémonie judéo-américaine. La tâche est donc de reprendre la lutte, et de libérer enfin « l’Europe » (Il y a eu un Front de Libération de l’Europe auquel Yockey était affilié). Séduit par l’antisémitisme des Soviétiques et l’antisionisme du nationalisme arabe, Yockey s’est ensuite mis au service de ces causes, avant de se suicider au cyanure (à la manière des « leaders européens », c’est-à-dire des dignitaires nazis, à Nuremberg) dans sa prison de San Francisco en 1960 (il s’y trouvait pour usage de passeports falsifiés). Le livre est furieusement anti-national. La nation moderne, définie par la loi de l’Etat, est qualifiée par Yockey d’idée morte, d’entrave au développement de la « Culture européenne », une entrave fondée sur le légalisme, le matérialisme et le rationalisme, toutes forces desséchantes et décadentes, si mortifèrement accueillantes aux influences pathologiques, comme le montre le cas paradigmatique des Etats-Unis, pays infesté par le « parasitisme » des « Africains » et les « distorsions » des « Juifs. » (Ces mots ont reçu une définition assez originale de Yockey. Par exemple, selon lui les « Africains » n’étaient pas des parasites au sens commun de ce mot, puisqu’ils avaient eu, en tant qu’esclaves, une utilité économique majeure, mais ils sont devenus, une fois libérés de ce sort qui leur convenait parfaitement, des « parasites culturels »). C’est l’occasion de préciser que l’idée moderne de nation a une sorte de parèdre mystérieux, que l’on appelle diversement « la race », « l’ethnie », « la tribu ». D’ordinaire, « l’ethnie » et « la tribu » sont considérées comme des entités réelles, mais « prémodernes », tandis que « la race » est considérée comme un fantasme moderne – quelque chose de plus fantasmatique et de moins respectable que « la nation ». Toutes relèvent de ce que l’anthropologue Clifford Geertz a fameusement appelé « les identités primordiales. » Geertz – commettant le péché anthropologique d’une vision du monde Occident sociologique/Reste du monde anthropologique – usait de cette formule surtout dans le cas des sociétés non-occidentales. Mais dans le rejet de Yockey et de ses coreligionnaires de la nation moderne, on voit bien que « la race » est une identification primordiale, et on voit aussi que, si elle est un fantasme, les autres identifications primordiales le sont tout autant. La race, l’ethnie, la tribu, revendiquent toutes d’être des qualités originaires, foncières, par rapport à la nation qui n’est qu’une construction légale et politique. Mais ce qu’elles ont vraiment de commun, au-delà de ce caractère primordial, c’est l’idée de pureté culturelle et même biologique. En ce sens, aucune d’entre elles n’est « prémoderne ». Les Zoulous du XVI° siècle n’excipaient pas d’une pureté culturelle et biologique : ils le pouvaient d’autant moins qu’ils n’existaient pas avant le Mfecane de Chaka. Les Zoulous ne sont pas une « ethnie » ou une « tribu » primordiale, mais bien une construction politique du Mfecane de Chaka, en somme, une nation. Et il en est de même des « ethnies » qui sont plus anciennes que les Zoulous. Je ne suis pas sûr qu’il y avait des Songhay au X° siècle – et s’il y en avait, ils étaient, à n’en pas douter, sensiblement différents de ce qu’ils sont devenus après leur phase impérialiste. L’ethnie pure est donc une idée moderne et politique. Et de même la religion pure, que les islamistes, d’accord en cela avec Huntington, opposent aujourd’hui à « l’Occident », version fin-de-siècle de « l’Europe » de Yockey.
On voit par là que si l’on peut trouver l’idée de nation ridicule, elle est tout de même plus raisonnable que la plupart des idées alternatives. Pourquoi nécessairement? C'est simple: essayons de nous représenter ce que serait la vie dans un monde purement "blanc", ou purement "zoulou", ou purement "islamique". Qu'aurait-on gagner à avoir réalisé un tel univers? A quel bonheur inconcevable, à quelle ambroisie pensaient les génocidaires Hutus? Dans l'un des épisodes des Boondocks "anime", Aaron McGrudder montre le rêve de Uncle Ruckus, arrivant à White Paradise, le "Paradis blanc", aux portes duquel il trouve Ronald Reagan, qui lui fait visiter les lieux. Uncle Ruckus est l'archétype du "Noir honteux", haïssant sa propre "négritude" (il lui arrive de se prétendre "blanc", mais victime d'une pathologie qui serait "l'inverse de ce qui est arrivé à Michael Jackson"). Reagan lui explique que Dieu n'a en fait aucun problème avec le racisme, et que le Paradis blanc "there is no hip hop music, and no fucking Jessie Jackson". Uncle Ruckus d'interjéter: "What about Whoopi Goldberg?" Reagan:"Nope". Uncle Rukcus: "Haaah, this is heaven..." Je crois que le rêve de Yockey, dans sa réalité concrète, n'irait pas au-delà de cette blague. On peut en dire autant des autres.
On peut jeter un cil (et plus si l’on y tient) à la prose de Yockey, ici (anglais).

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