
Extrait de mon journal de 2000 (à l’époque où le couturier nigérien Alphadi organisait un festival international de la mode à Niamey, à la grande colère de l’opinion religieuse conservatrice dans le pays) : « Apparemment c’est la guerre des costumes. Ce n’est pas une mince affaire. Les gens se focalisent sur : vêtements dénudants et près du corps, ou vêtement couvrants et ample ? Mais au fonds, c’est la guerre des costumes internationaux : international à l’occidentale, ou international à l’islamique ? On ne parle de costumes nationaux que depuis qu’ils n’ont plus de cours réel. Le costume international à l’occidentale était déjà porté partout vers 1900. Alors, il était surtout anglais. Aujourd’hui il est surtout américain. Au Sahel, nous avions adopté le
costume international à l’islamique peut-être vers le règne de Kankan Moussa, ou un peu plus tôt (vers 1300, en tout cas). Pierre le Grand, tsar de Russie au XVIII° siècle, coupa lui-même les barbes des boyards de sa cour, et leur fit quitter le « boubou » moscovite pour le justaucorps de l’Europe occidentale. On dit qu’il voulait les civiliser, introduire la modernité en Russie. Je crois plutôt que c’était une action militaire. Pierre voulait des généraux qui ont une « science de la guerre », à la manière du marquis de Vauban et du duc de M
arlborough, et on ne commence pas, selon lui, à devenir un tel général en portant une robe longue et en commandant des cosaques engoncés dans des peaux. Je ne sais si cela était raisonnable, mais cela le servit face aux Ottomans et même à Charles XII de Suède. La question, en ce qui nous concerne, est de savoir quel rapport entre nos boubous et nos problèmes particuliers. Si l’on tend à s’habiller à la manière des Arabes, on finira, par cette logique bien comprise de Pierre le Grand, par se comporter comme eux. Est-ce une pente raisonnable?»
Je simplifiais le cas de Pierre, à vrai dire, mais pas à tort. Considérez l’histoire assez curieuse d’Abram Petrovitch Gannibal (1696-1781), major-général des armées russes, ingénieur militaire (après des études à Paris sur une bourse accordée par Pierre), gouverneur de Réval, ennobli par l’impératrice Elisabeth, successeur de Pierre. La particularité d’Abram Gannibal, c’est qu’il est né en Afrique sub-saharienne – suivant les recherches de l’historien Dieudonné Gnamankou, plus précisément dans la région de Logone-Birni, qui fait aujourd’hui frontière entre le Tchad et le Cameroun. Quoiqu’il en soit, étant enfant, Gannibal fut capturé par des chasseurs d’esclave sahariens, et finit par parvenir à la cour du sultan ottoman. Apparemment il en fut ainsi parce que Gannibal était de famille noble, dans son pays, et la coutume était d’offrir de tels captifs au Sultan en guise d’otages (comme firent plus tard les Français en Afrique occidentale, avec la fameuse « école des fils de chef », dite aussi « école des otages »).
A l’époque, il était de mode, dans les maisons aristocratiques d’Europe, d’avoir des « petits nègres », comme on avait aussi des caniches, des macaques (c’est un petit singe fourré et ingambe aux grands yeux scrutateurs, mais le mot est aussi devenu une injure raciste, comme on le sait) et autres petits animaux. On ne sait ce que devenaient ces négrillons lorsqu’ils grandissaient trop pour demeurer dans les jupons des marquises, à l’exception de Zamor, le « nègre de Mme du Barry », maîtresse de Louis XV, qui le lui donna. Chouchou de Mme du Barry, il finit par se tourner contre elle, se gorgeant de Rousseau, fréquentant les clubs révolutionnaires et devenant, en 1792, secrétaire du Comité du Salut public de Versailles. Il dénonça Mme du Barry comme « traîtresse à la Nation » après l’avoir accompagnée dans ses visites à Londres où elle prétendait s’occuper d’affaires de bijoux, et où, selon Zamor, elle aidait financièrement les aristocrates exilés. Par suite de quoi, Mme du Barry fut guillotinée. Zamor eut ensuite quelques démêlés avec ses collègues révolutionnaires, saisis de la frénésie de la guillotine, mais en réchappa et poursuivit une existence de vieux républicain nostalgique dans les vieux quartiers de Paris, jusqu’à une date inconnue du dix-neuvième siècle. A cause peut-être de la fin pathétique de Mme du Barry (saisie d’horreur à la perspective du couperet, elle résista en hurlant aux aides du bourreau qui la traînaient vers l’échafaud, se jetant ensuite aux pieds du bourreau en suppliant : « Encore un moment, monsieur le bourreau, un petit moment»), Zamor a une mauvaise réputation de Judas auprès de la plupart des historiens et opinioneurs, puisque Mme du Barry est censée être sa bienfaitrice. Mais à ce sujet, il a lui-même dit que « si la belle comtesse m’a élevé, c’est pour faire de moi un jouet. Elle a permis que je sois humilié dans sa maison, où j’étais le sujet constant des moqueries et des injures. » Judas, sans doute pas, donc, étant donné ce qu’il pensait personnellement de ses rapports avec Mme du Barry : mais il était certainement rancunier, dans tous les cas… Un intéressant sujet de roman.
Pour en revenir à Gannibal, son histoire est très différente de celle de Zamor. Acquis par Pierre, sur les conseils notamment d’un certain Piotr Andréiévitch Tolstoï, arrière-grand-père de l’écrivain Tolstoï (détail piquant quand on sait que Gannibal lui-même était l’arrière-grand-père de l’écrivain Pouchkine), il devait servir à démontrer aux nobles russes que l’intelligence était fonction de l’éducation – et non de contingences comme la race ou la condition sociale. Les Turcs l’avaient appelé Ibrahim, il fut rebaptisé Abram Petrov (Ibrahim de Pierre). En 1717, il accompagna Pierre dans sa tournée en Europe occidentale, et fut laissé en France, afin d’étudier le génie militaire au collège de La Fère. Après un stage dans l’armée du roi de France où il acquit le grade de capitaine, il revint en Russie, en 1722, intégrant le fameux régiment d’élite Préobraj
ensky et enseignant les mathématiques, la géométrie et l’art des fortifications. Il était un favori de Pierre le Grand, et à la mort de ce dernier, en 1725, une intrigue l’exila en Sibérie deux ans plus tard. Mais au vu de ses talents militaires, il fut gracié en 1730, et changea son nom en Gannibal (façon russe de dire « Hannibal », par référence au général carthaginois Hannibal Barca, terreur des Romains et considéré comme africain -- au fait, Barca, c'est le même mot que l'arabe "baraka" d'où dérive le nom swahili Barack, comme quoi: Le Béni, ou, en bonne onomastique française, Benoît) et devint gouverneur de Réval (actuellement Tallinn, en Estonie). Son fils aîné, Ivan, poursuivit aussi une carrière militaire, fondant la ville de Kherson (1779) et devenant génér
al en chef des armées russes. C’est du cadet que descend, par sa mère, l’écrivain Pouchkine.
L’un des biographes de Gannibal, Hugh Barnes, n’a pas résisté à la tentation de faire de cette vie un roman à la manière de Voltaire. Le sujet s’y prête : c’est une vraie parabole des Lumières, un mélange de Zadig et de Candide. Mais la vraie figure de Gannibal nous échappe : tout ce qu’on peut dire – et ceci nous ramène à notre thème – c’est qu’il représente un exemple de l’effort conscient accompli par Pierre le Grand pour créer une sorte d'« homme nouveau » à partir uniquement des mécanismes de l’Etat. Voltaire précisément dit de lui « … Pierre le Grand, qui a fait naître les arts dans son pays, et qui est le créateur d’une nation nouvelle », dans une lettre d’avril 1740 à Lord Hervey. Mais contrairement aux illusions romanesques du biographe Barnes, qui suppose que les philosophes des Lumières sont en tout point semblables aux liberals affables des salons new-yorkais, et qui montre Voltaire rencontrant avec transports Gannibal qu’il aurait appelé « l’étoile noire des Lumières » (un tel événement n’a bien entendu jamais eu lieu et la formule est grotesquement déplacée), Voltaire eût été surpris de cette entreprise de Pierre. C’est vraiment curieux d’ailleurs, pour deux petites raisons que je mentionne en passant : d’abord Voltaire est l’auteur d’une monumentale Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand, pour laquelle il a accompli une recherche empirique titanesque – mais tout comme Kant qui déblatérait des arguments racistes sur les Noirs dans son officine de Koenigsberg, pas très loin de Réval, l’existence de Gannibal ne semble pas avoir dérangé ses idées incongrues sur les Noirs, car c’est le même Voltaire – et, on le voit, toujours obsédé par Pierre – qui écrit dans son Essai sur les mœurs : « La race des nègres est une espèce d’hommes différente de la nôtre, comme la race des épagneuls l’est des lévriers. La membrane muqueuse, ce réseau que la nature a étendu entre les muscles et la peau, est blanche chez nous, chez eux noire, bronzée ailleurs. Le célèbre Ruysch fut le premier de nos jours qui, en disséquant un nègre à Amsterdam, fut assez adroit pour enlever tout ce réseau muqueux. Le czar Pierre l’acheta, mais Ruysch en conserva une petite partie que j’ai vue, et qui ressemblait à de la gaze noire. Si un nègre se fait une brûlure, sa peau devient brune, quand le réseau a été offensé; sinon, la peau renaît noire. La forme de leurs yeux n’est point la nôtre. Leur laine noire ne ressemble point à nos cheveux; et on peut dire que si leur intelligence n’est pas d’une autre espèce que notre entendement, elle est fort inférieure. Ils ne sont pas capables d’une grande attention; ils combinent peu, et ne paraissent faits ni pour les avantages ni pour les abus de notre philosophie. »
Ceci est peut-être la preuve du fait que l’homme d’action possède une forme d’intelligence plus proche de la réalité que l’homme d’intellect, car en matière des vertus progressistes qui font l’essentiel de la compréhension vulgaire de la modernité, Pierre le Grand, bâtisseur d’Etat, semblait bien plus en avance que Voltaire, philosophe des Lumières. Mais Pierre n’était pas un égalitariste, et nous n’en sommes pas encore, à ce niveau, à la théorie de l’Etat-nation moderne. Par pragmatisme, il était méritocrate, puisqu’il créait une nouvelle organisation de l’Etat, et avait besoin d’efficacité fonctionnelle. Mais par idéologie, il appartenait pleinement à la société d’Ancien régime, qui croyait en l’existence d’une noblesse de sang ou de rang, classe d’êtres supérieurs par leur mode de vie, leur pedigree et leurs privilèges : Gannibal lui-même excipa de ses origines nobles en Afrique, réelles ou prétendues, pour se faire donner des lettres de noblesse par la fille de Pierre, et il finit ses jours dans un grand domaine cultivé par plus d’une centaine de serfs (montrant l’exemple inverse, mais unique, de la pratique esclavagiste en cours en Amérique !), et de ce point de vue, il était donc idéologiquement à l’opposé du républicain Zamor. On peut donc se demander jusqu’à quel point, en créant une « nouvelle nation » en Russie, Pierre créait également un nouveau système. L’ordre méritocratique d’Ancien régime qu’il mettait en place n’était pas très différent de ce qui se faisait en France au temps de Louis XIV, par exemple, où tous les grands serviteurs de l’Etat étaient des bourgeois qui arrivèrent à ces positions par leur travail et leur mérite, mais qui, ensuite, acquirent des titres de noblesse. (Les Le Tellier devinrent marquis de Louvois, les Colbert, marquis de Seignelay, Sébastien Le Prestre devint marquis de Vauban, etc.) Mais la méritocratie est le premier type d’arrangement qui rendit certains Etats supérieurs aux autres, dans « l’état de guerre », et l’Angleterre, la Prusse et la Russie se distinguent de leurs rivales par le fait que dans chacun de ces Etats, quoique de manières très différentes, la méritocratie était devenue systémique, et non pas simplement occasionnelle (il n’y a pas d’organisation qui ne repose à un niveau ou un autre sur la compétence et le mérite : mais il n’y en a pas beaucoup qui rendent la compétence et le mérite des ingrédients nécessaires du système… Du reste, l’Etat le plus développé en ce sens, à cette époque, se trouvait hors du méridien politique eurasiatique : la Chine – qui avait ses faiblesses, mais dont l’administration reposait presque entièrement sur le principe méritocratique, avec des concours généraux de la « fonction publique » d’un type devenu courant aujourd’hui, mais inconnu en ce temps là, en dehors de cet Etat et de ses imitateurs extrême-orientaux.) La Russie du dix-huitième siècle, grâce aux arrangements de Pierre le Grand, avait un système méritocratique au niveau de l’armée et de l’administration, système dont on a des échos pittoresques dans les grands romans du dix-neuvième siècle, où j’ai tôt appris à contraster le snobisme des grades administratifs, fréquent chez les personnages de Dostoïevsky, au snobisme des titres nobiliaires, qu’on trouve chez ceux de Balzac. (La Prusse suivra une voie similaire grâce aux arrangements de Frédéric II, tandis que l’Angleterre aboutira au même résultat suivant des voies plus détournées dont je décrirai quelques aspects). La France, qui semblait avoir montré la voie sous Louis XIV, vécut ensuite largement dans une sorte de réaction nobiliaire sous Louis XV (le duc de Saint-Simon qualifiant le gouvernement précédent de "long règne de vile bourgeoisie"), et l’Autriche et l’Empire ottoman connurent des problèmes particuliers, qui avaient à voir avec la complexité déjà aberrante, au vu des défis de l’époque, de leur système.
Quoiqu’il en soit, si l’on considère les deux cas de Gannibal et de Zamor, on peut méditer sur la perspective suivante. Dans les deux cas, ces hommes d’Afrique sont arrivés en Europe par la voie de l’esclavage, et tous deux ont souffert du racisme. Le « Judas » Zamor s’en est vengé en envoyant sa maîtresse (et elle l’était, insinuait-on, à plus d’un titre) à l’échafaud, tandis que Gannibal, lui aussi, s’est vengé de sa première épouse qui était mécontente d’être mariée à un « moricaud » et qui commit un adultère, en partie par dépit, en la faisant enfermer à vie dans un couvent après l’avoir divorcée. Mais dans le pays central des Lumières, Zamor est resté « le jouet » d’une aventurière de haut vol, et ne s’est émancipé que grâce à l’extrémisme anti-Ancien régime des révolutionnaires radicaux – tandis qu’en Russie, pays considéré comme aux marges de l’Europe et de la civilisation, Gannibal est arrivé aux plus hauts honneurs d’Etat, à la prospérité, et à une descendance brillante. Il y a beaucoup de différences entre la France et la Russie du dix-huitième siècle, et toutes n’étaient pas nécessairement à l’avantage de la première.
Voici une autre histoire : en 1762, à Jérémie, à Saint-Domingue (Haïti), le commissaire général à l’artillerie, Alexandre-Antoine Davy, marquis de La Pailleterie (sans doute un autre « bourgeois gentilhomme »), et une esclave noire, Marie-Césette du Mas, eurent un enfant qu’on prénomma Alexandre. En 1780, M. de La Pailleterie rentra « en métropole » en compagnie du jeune Alexandre (encore un nom militaire), qui s’engagea aussitôt dans l’armée, mais sous une version du nom de sa mère : Dumas. Pour ne pas nuire au bon nom des La Pailleterie… Arriva la Révolution qui bouleversa les règles d’avancement militaire dans un sens purement méritocratique et égalitaire : dès 1792, Alexandre Dumas est colonel, en 1793, il est général. Lorsque la France fut capable d’avoir, comme la Russie de Pierre le Grand, un général noir, elle devint constamment victorieuse sur les champs de bataille, et elle eut deux générations d’écrivains sensationnels par-dessus le marché : Alexandre Dumas père et fils (dont cet Alexandre Dumas-ci est le père et le grand-père).
L’épilogue de la carrière du général Alexandre Dumas en dit long, par ailleurs, sur les relations entre méritocratie et despotisme : en 1799, il se trouvait en Egypte avec Napoléo
n Bonaparte, et fut le seul officier à avoir le courage de déclarer que toute l’affaire était stupide et menée de façon incompétente. Furieux, Bonaparte l’accusa de sédition et déclara : « Vos cinq pieds dix pouces ne vous sauveraient pas du peloton, si je l’ordonnais ! » (On voit le petit Corse qui se dresse sur ses ergots face au colosse haïtien. On aurait voulu, par symétrie historique, que face à Donald Rumsfeld, Colin Powell ait eu ce même courage). Dumas démissionna de l’armée française. Il avait dû voir dans l’œil halluciné de Napoléon Bonaparte, ce jour de l’an 1799, la mort d’une certaine espérance.
No comments:
Post a Comment