Sunday, November 9, 2008

Sic

Pris par divers petits travaux: rien préparé de ferme pour ce dimanche.

Saturday, November 8, 2008

Juste un sourire en coin...



Colin Powell faisant du rap à Londres avec des hip-hopeurs nigérians, cela m'avait déjà paru perturbant --- mais Obama jouant au basket en survet long??? Il savait déjà qu'il allait devenir "le président de l'Occident" (Ludovic Beltram dixit), et n'a pas voulu montrer ses gambettes?

Wednesday, November 5, 2008

digression électorale

Suivi la soirée électorale ici sur BET (Black Entertainement Television), puisqu’évidemment, « c’est là que ça se passe ». Je zappais de temps à autre sur CNN – mais pas sur Fox (chaîne de droite). Les soirées électorales sont ennuyeuses. J’étais persuadé qu’Obama allait gagner, mais le suspens du « frisson historique » était là, la question : « Qu’est-ce qu’on va ressentir quand ça sera fait ? » Il me semblait que BET (la seule chaîne, entre parenthèses, où on a des nouvelles d’Afrique aux actualités assez régulièrement, même s’il s’agit de nouvelles américanisées : mais après tout, en Afrique francophone, nous avons aussi des nouvelles d’Afrique passées à la moulinette française) serait la mieux à même de transmettre ce frisson. Curieusement, l’émission électorale était conduite par des jeunes, des trentenaires et même moins pour certains apparemment : la « génération hip hop ». Il n’y avait pas beaucoup de triomphalisme, et certainement bien plus d’humour que sur CNN. Soulignant ce que je notais dans le postage précédent, l’animateur de l’émission fit, à la fin, un petit speech souriant dans lequel il déclara : « Et maintenant la génération Hip Hop peut respecter la grammaire anglaise. L’Amérique nous a embrassés, nous pouvons l’embrasser en retour. » L’importance internationale de l’élection était soulignée de façon répétée : « S’il est élu », dit une fille, « nous allons enfin passer du règne du « ugly American » (façon américaine de désigner ce qu’on appelle en France un « beauf ») à celui des diplomates ! » Plus tôt au cours de la soirée, parut un commentateur qui venait du plateau d’une chaîne française (France 2, Canal Plus et consort ont décidé de faire leur JT à Washington) et qui annonça qu’il avait demandé si les Français étaient prêts pour un candidat nord africain. Eclat de rire général : « Vous avez osé ? » (De même que les Français pensent que les Etats-Unis ont « un problème noir », les Américains pensent que les Français ont un « problème nord africain »). Ce qui émouvait le plus, apparemment, ce n’était pas Barack à la Maison Blanche, mais la famille Obama à la Maison Blanche – une famille noire, et pas n’importe laquelle : « ni dysfonctionnelle, ni Huxtable : à la fois intello et gangsta. » Explications : les Huxtable, c’est la famille noire très « middle class » de Bill Cosby dans le Cosby Show, un groupe dont le côté respectable naphtaline avait été souligné récemment par un éclat public de Bill Cosby contre la mode du « sagging », ou jeans et short très taille basse, lancée par la jeunesse noire « gangsta »… Et « gangsta », évidemment, ne veut pas non plus dire nécessairement une attitude criminelle, mais en tout cas une attitude de réalisme rude et brut, développée par les Noirs face aux injustices du système américain.

En tout cas, cette victoire de Obama est aussi une victoire dudit système américain. C’est une victoire pour les Noirs, par les Blancs. C’est assez rare, et l’animateur de cette émission l’a bien souligné : « Il est clair que cette élection transcende la politique, elle est un événement unificateur, y compris sur le plan international. Il faut remonter à la libération de Nelson Mandela, pour ressentir quelque chose de similaire. » On peut spéculer sur les raisons de cette victoire (sans doute, sans la crise économique et la guerre en Irak, elle aurait été plus difficile, voir impossible). On peut aussi admirer la stratégie de campagne de Obama (l’idée de ce networking par Internet qui semble avoir marché de façon spectaculairement inattendue : même à Niamey, j’avais un ami qui recevait régulièrement des notes, informations et requêtes de la campagne de Obama…). Tout cela est rendu possible par le pragmatisme du système dans tous les cas. Mais si cette espèce de Happy End est aussi le commencement de quelque chose, elle ne signifie pas nécessairement une transformation radicale, du jour au lendemain, des Américains. Comme l’a dit encore l’animateur de l’émission électorale sur BET : « Alors, à tous les Noirs : allez au travail demain, demain n’est pas un jour férié, ce n’est pas « Obama Day », ne vous faites pas pointer du doigt par vos collègues blancs… » A bon entendeur…

Saturday, November 1, 2008

Etat: Sect.1. Illustration 2: Leçon des arpents de neige


Il fut un temps, vers 2003, où la situation des Noirs américains me paraissait si intenable, psychologiquement, que l’impression m’était venue que ce qu’il leur fallait, c’était un territoire. Voici ce que je notais dans mon journal : « Les Etats-Unis devraient faire ce que Wilson avait voulu que les Européens fassent, en 1918, après avoir vu de même que les différents peuples de l’Autriche-Hongrie et de l’Empire ottoman (dont seul le côté européen semblait lui valoir la peine d’appliquer des principes politiques) ne désiraient plus vivre ensemble, sous un même souverain. Il y a longtemps que les Blancs et les Noirs, ici, ne veulent plus vivre ensemble. Plusieurs amis noirs m’ont dit qu’eux-mêmes ou la plupart des Noirs qu’ils connaissent, ne diraient pas vraiment non à une forme de ségrégation, qui les laisserait développer leur être, leur culture, loin du « contrôle » blanc. On ne voyait que l’envers blanc de ce désir de séparation, et l’idée qui dominait du temps de Wilson (qui, lui aussi, n’aimait pas les Noirs) était encore de transférer la population noire quelque part en Afrique (le Libéria existait déjà en ce temps là, comme réalisation inchoative de ce projet). Mais mes amis noirs disent qu’ils ne voient pas pourquoi, après que leurs ancêtres aient tant souffert pour la grandeur et la prospérité des Etats-Unis, ils devraient se lancer dans la tâche précaire de se construire un nouvel habitat en Afrique, dans un terrain qu’ils ne connaissent ni par expérience, ni par éducation. A moi non plus l’idée ne paraît pas logique. Sur le continent américain, il y a deux types de populations d’origine africaine : ceux qui demeurent encore sous « contrôle » blanc, et qui, tout en vivant dans les conditions économiques de l’opulence occidentale, souffrent d’aliénation culturelle profonde, avec nombreux effets pervers (Noirs américains, Antillais de la France d’outre mer…) et ceux qui vivent dans une obscure pauvreté la possession du pays où ils furent jadis enchaînés, et dont la liberté culturelle et l’indépendance politique compensent en quelque façon les handicaps économiques hérités de l’esclavage et de la marginalité vis-à-vis du système capitaliste (Guyanais, Jamaïcains, Haïtiens…). Pour alléger sa dette coloniale – ce dont elle se soucie peu, je crois – la France devrait quitter les Antilles, quoique pas à la façon dont elle quitta la Guinée (en emportant tout, y compris les fiches de branchement du courant dans les locaux administratifs !) Le cas des Noirs américains est plus complexe, puisqu’ils vivent parmi les Blancs. Je suggère que les Etats-Unis leur offrent un territoire, mettons la Géorgie et les deux Carolines, où ils pourraient installer un Etat qui, forcement, bien que politiquement et surtout culturellement indépendant, serait lié aux Etats-Unis à la manière dont l’Irlande est liée à l’Union européenne. Il n’y a pas assez d’imagination politique aux Etats-Unis pour qu’une telle entreprise puisse être conçue en ce moment. Les Noirs d’ici resteront donc pour un bon bout de temps encore des pitres, des drogués, du gibier de pénitencier et des intellectuels aux idées extrémistes. »
C’était écrit bien avant de visiter la province du Québec, les « arpents de neige » que la France dut abandonner à l’Angleterre au traité de Paris, en 1763, car, continua à ce sujet Voltaire, « on ne se préoccupe pas de sauver les écuries quand le feu est à la maison. » Les Québécois se disent une nation, et non pas une simple province fédérale du Canada. Ils appellent Québec « la Capitale nationale ». Dans leurs villes, le drapeau fleurdelisé flotte bien plus que celui du Canada, et dans leurs campagnes, ce dernier cède pratiquement le pas au premier et disparaît entièrement de la vue. A Montréal, ville qui comprend une grosse minorité d’Anglophones (que les Québécois appellent, avec un certain ressentiment, « les Anglais », et avec plus de malice, « les têtes carrées »), on fait mine de reconnaître le bilinguisme du Canada sur les écriteaux publics. En dehors de là, le français devient exclusif. Quand je répondais à une certaine question, « Oui, c’est la première fois que je viens au Canada », on me corrigeait aussitôt, « Ici, il faut dire, « au Québec » ». C’était assez clair. Même dans les chiottes de bar, les proclamations patriotiques d’attachement à la fleur-de-lys supplantent sur les parois les grivoiseries habituelles. Au sortir de l’une de ces chiottes, je tombais sur une grande affiche pour je ne sais quel spectacle, mais dont l’image publicitaire était le portrait de Louis XIV en manteau de sacre, par Hyacinthe Rigaud, qui comprend sans doute plus de fleurs-de-lys jetées à profusion que n’importe quelle autre œuvre d’art (sans compter le fait que le principal fondateur du Canada, colonie française, fut en effet Louis XIV). Les Québécois sont divisés entre « souverainistes » et « fédéralistes ». Les premiers voudraient que le Québec se sépare d’une façon ou d’une autre du Canada, et les seconds, qu’il s’y arrime mieux. J’ai pu entendre les motivations des premiers, car ils sont manifestement plus nombreux. De fédéraliste, oncques n’en ai vu. Il paraît néanmoins qu’il en existe ici et là.
Mon arrivée coïncida avec un grand brouhaha. Sarkozy était venu au sommet de la Francophonie, à Québec, avec la ferme intention de lâcher une bombe comme à son habitude. Il fit donc une déclaration péremptoire en faveur du « Canada uni ». Les éditorialistes québécois s’en émurent à l’unisson, en gradation, allant de la rage à des gestes contraints d’apaisement d’une opinion québécoise manifestement dépitée. (Les Québécois, dans leur imaginaire collectif, sont persuadés que la France les a abandonné, et ne se privent pas de le rappeler aux Français, comme un reproche fraternel d’ailleurs : mais je vois mal ce que la France de 1763, aux prises sur terre avec les Prussiens et sur mer avec les Anglais, pouvait faire d’autre – comme je l’expliquerai lorsque je reviendrai enfin à la conclusion du propos sur la guerre perpétuelle du méridien politique eurasiatique). Sarkozy écourta son séjour et Fillon sauva les meubles, suivant le procédé désormais établi. Les Québécois donnèrent tout de même au petit roquet de l’Elysée un Labrador, comme ils le font à tous les présidents français depuis Pompidou, en signe d’allégeance symbolique à la France. Lorsque la reine d’Angleterre rendit visite au Québec en je ne sais plus quelle année, dans le but louable de faire révérence au saint patron de la Belle Province, Saint Jean, tout ce qu’elle reçut quant à elle, ce fut injure et lancers de bouteilles. Les souverainistes se souviennent toujours avec délices de cet épisode glorieux. Ma vieille anglophilie en fut toute retournée. Devant la tête que je fis, on pensa à me rassurer : « Ne t’en fais pas, ça ne sera pas la Saint-Barthélemy… » J’évoquai alors le cas de la Bohême-Moravie (Tchéquie) et de la Slovaquie, dont les habitants ne s’aimaient pas, et qui s’étaient pacifiquement et tranquillement séparés – pour se retrouver ensuite, d’ailleurs, à l’intérieur de l’Union européenne… Cet exemple arracha des sourires entendus.
Les Québécois – qu’on appelait d’abord les Canadiens, puis les Canadiens-français, et maintenant les Québécois – ont historiquement subi de grossières avanies du gouvernement de l’Empire britannique. Les Anglais du dix-neuvième siècle méprisaient et détestaient les catholiques, et certains d’entre eux avaient tendance à croire que tout ce qui habitait au sud de Calais était un matériau humain de qualité inférieure. Les Québécois venant de ces parages, étaient traités avec condescendance. Ils échappèrent du moins à la déportation, mesure cruelle et sans réelle nécessité qu’on infligea aux habitants (d’ethnicité française) de l’Acadie, qui se retrouvèrent ensuite en Louisiane où ils continuent à jargonner un créole français assez incompréhensible (sauf quand ils chantent). Les Acadiens de Louisiane, que j’avais découverts en 2001, m’avaient étonné : comment se faisait-il, en effet, qu’ils n’aient pas été depuis longtemps assimilés par la culture anglaise, étant donné leur petit nombre, surtout lorsqu’on compare aux grosses colonies allemandes du nord des Etats-Unis, qui étaient encore germanophones vers le milieu du dix-neuvième siècle, et qui sont devenues aujourd’hui purement anglophones et de culture étatsunienne standard? Je n’ai pas trouvé de réponse à cette question, mais les Québécois représentent en somme un autre exemple de cette résistance culturelle obstinée d’un groupe de Français, face à l’hégémonie anglaise. Il est certain que dans leur cas, leur résistance est favorisée par le fait que l’Angleterre répugne d’habituer à modifier les habitudes d’une population qui, bien que sous sa domination, démontre un attachement constant à sa religion et à ses lois civiles. Cette population sera économiquement exploitée, mais ses mœurs seront préservées, et même utilisées pour mieux la contrôler. Afin de sauvegarder leur être culturel après la chute du régime français, les Québécois se mirent sous la houlette du clergé catholique : ce dernier acquit ainsi le respect de la Grande-Bretagne qui s’en fit un allié honoré, aidant à la répression des mouvements libéraux qui, ici comme en Europe, tâchèrent d’exciter chez les Québécois, au cours des années 1840, un sentiment national libéral (c’est-à-dire laïque, égalitaire et politiquement autonomiste). Il est intéressant, à ce sujet, de noter que la Grande-Bretagne qui se faisait en Europe le champion déclaré des mouvements nationalistes libéraux (Grecs, Italiens, Hongrois…) changeait d’attitude à l’intérieur de son empire colonial, même par rapport à des sujets d’origine européenne…
Et précisément, ici, on revient à mon évocation des Noirs américains.
Aujourd’hui, j’étais de sortie avec un ami allemand, originaire de Passau, en Bavière. Plus précisément, m’a-t-il expliqué, Passau était une communauté indépendante, anti-monarchiste, qui s’est trouvée incorporée à la Bavière à l’époque de l’alliance entre Napoléon et les Wittelsbach (dynastie souveraine du duché puis royaume de Bavière) qui avait permis à ces dernier d’agrandir leur Etat. La Bavière était fondée cependant, me dit-il, aussi sur une différence raciale d’avec le reste de l’Allemagne qui, à l’en croire, à encore un impact d’ordre électoral très perceptible dans la politique du Länder. Les Bavarois sont des Celtes, germanisés par la langue, mais génétiquement (ce qui est observable dans les groupes sanguins) apparentés aux autres groupes celtiques d’Europe occidentale, les Bretons, les Ecossais, les Gallois et les Irlandais. Les Bavarois ont aussi tendance à être plus bruns et moins pâles de peau que les autres allemands. Comme tous les peuples celtiques, ils ont subi la colonisation romaine, acquérant par là une forme de civilisation absente chez les autres Allemands et qui les rapproche plutôt, en un sens, des Français. Il est vrai en tout cas que les Wittelsbach sont une famille qui correspond assez aux idées qu’on se fait de l’extravagance, du sens artistique et de l’anarchisme des Celtes : par francophilie, ils s’allièrent à Napoléon à l’époque de Louis Ier (dont le parrain était Louis XVI !) ; Louis II refusa d’aller à Versailles assister aux cérémonies de la fondation de l’Empire allemand, en 1871, à travers la défaite et l’humiliation de la France. Lorsqu’il parut évident que cet événement avait transféré le pouvoir de décision politique de Munich à Berlin, il se réfugia dans des rêves de château baroques et kitschissimes, dont une réplique de Versailles à laquelle j’ai déjà fait allusion, et il prit sur les tableaux des poses royales d’inspiration mixte Louis XIV/LouisXVI ; sa cousine, Elisabeth de Wittelsbach, impératrice d’Autriche, était une poétesse d’inspiration romantique et anarchiste, qui fut d’ailleurs assassinée, par une de ces ironies dont l’histoire abonde, par un anarchiste italien. Les Bavarois (par ailleurs à majorité catholiques) ressentent avec une fierté quasi-nationale cette différence d’avec les Allemands du nord, en particulier les anciens Prussiens et les Franconiens, qu’ils appelleraient volontiers « têtes carrées » (« Têtes carrées » parce que, du point de vue des Québécois, les « Anglais » ne pensent qu’à l’argent et aux moyens les plus froids et les plus cartésiens de faire du profit, alors qu’eux apprécient plutôt la chaleur humaine et les plaisirs du bon temps – comme les Acadiens de New Orleans, en somme, inventeurs de ce festival du Mardi Gras, dans le « French Quarter », dont la devise est « Laisser les Bons Temps Rouler. » Il n’est guère étonnant, tout ceci étant évoqué, que les Québécois adorent Astérix.)
Bref, on a l’impression que se trouve ainsi transposé en Amérique du nord cette très vieille confrontation ouest-européenne entre les peuples germaniques et les peuples celtiques. Comme en Europe, les premiers ont remporté des victoires militaires et politiques décisives, mais pour se retrouver ensuite confrontés au refus obstiné des seconds de disparaître par extinction ou par assimilation. Les Québécois sont immédiatement reconnaissables dans leur physique, leurs attitudes de Celtes latinisés (ce qui est en gros le fond ethnique des Français), je dirais, presque aussi immédiatement que s’ils avaient été des Africains. Leur mode de vie est très influencé par l’organisation nord américaine, ce mélange de pragmatisme brutal et de souplesse adaptative, et on reconnaît chez eux la même gentillesse pleine de simplicité (« friendliness » disent les Américains) qu’on trouve aussi chez les Nord américains d’origine anglaise, et qui contraste si curieusement avec l’arrogance des Français et la condescendance des Anglais. Mais tout ceci est coloré différemment chez eux, et me paraît à la fois adouci et plus chaleureux. Il se peut que ces deux dernières impressions positives dérivent essentiellement du fait qu’ils parlent français, avec d’ailleurs un accent et un vocabulaire des plus pittoresques. Mais il est aussi évident qu’ils sont plus ouverts au contact personnel que les Américains (et les Canadiens anglais), moins marqués par l’individualisme insulaire. De plus – vieil anarchisme celtique – ils cultivent les rêveries de gauche et m’ont enfin offert le spectacle de piquets de grève en Amérique du nord !
Ceci dit : les Québécois ont souffert de la tutelle coloniale de la Grande-Bretagne et de sa progéniture anglo-saxonne du Canada, mais depuis leur « révolution tranquille » des années 60, au cours de laquelle le mouvement nationaliste libéral a réussi à renverser radicalement la tutelle de l’Eglise catholique (et qui s’est conclue par un discours du général de Gaulle bien plus pro-québécois que celui de Sarkozy), ils possèdent leur province. La plupart des grands et petits commerces portent des noms français, les lois favorisent l’exclusivité de la langue française, la politique tourne autour de l’idée québécoise, et une expression culturelle exportable (Céline Dion et autres) ou marquante à l’intérieur du Canada (la triomphante équipe de hockey sur glace des Canadiens de Montréal) accompagnent un sens de prospère revanche sur l’histoire qui amène immanquablement à se poser la question : « Mais alors, de quoi se plaignent-ils ? » A quoi on entend la réponse universelle ou presque (oh, oui, il y a les fédéralistes…) : « On veut être un pays. »
Pourquoi ? Question qui, si j’y pouvais répondre maintenant, résoudrait peut-être la question « qu’est-ce qu’un Etat ?» Mais question qui était déjà celle qui motivait mes impressions sur les Noirs américains. L’idée de tailler, au sein des Etats-Unis, un pays Noir américain pouvait paraître plutôt absurde et tirée par les cheveux à première vue : mais l’exemple québécois, dont la différence provient uniquement du fait que, contrairement aux Noirs américains, les Québécois sont déjà concentrés sur un territoire circonscrit (à cause de leur chance d’être des colonisateurs européens), montre bien que tel n’est pas le cas. Au sujet des Noirs, et partiellement par leur faute d’ailleurs (voir les écrits de William E. B. Dubois), tout est réduit à la race, tandis que les Québécois semblent tout réduire à la langue. Mais race et langue ne sont rien d’autre que des manières d’approximation pour le développement culturel propre. Il est normal que les Noirs soient obsédés par la race, puisque c’est leur race qu’on leur reproche, mais ce qui les sépare réellement des Blancs, c’est le fait d’être des Africains. Les Noirs américains sont censés avoir perdu leurs cultures d’origine africaine au cours de leurs premières décennies sur le continent américain (tout comme les Québécois décrivent comme une déchirure la séparation d’avec l’influence française directe après 1763). Néanmoins, ils ne sont pas assimilables aux Noirs de l’Inde ou de l’Australie, en ceci qu’ils développent ou redéveloppent, dans des conditions nouvelles, le vieil être africain, de la même façon que les Québécois redéveloppent de façon immédiatement reconnaissable, le vieil être celtique français. Comme me le disait un Noir américain connu au Niger (et qui traduisait pour moi des impressions constantes que j’ai aux Etats-Unis), il y a une myriade continue d’étonnantes petites choses qu’on découvre quand on est en Afrique et qu’on connaît l’Amérique noire (le cas inverse pour moi) qui montrent à quel point les Noirs américains sont en fait véritablement des Africains. Les mêmes observations m’avaient amené à cette notation dans mon journal de 2003 : « Les Noirs américains : des Africains différents de ceux du Niger, comme les Ivoiriens ou les Angolais. On dit, à propos des Africains qui veulent se comporter de manière purement occidentale, que quelle que soit la longueur du séjour du tronc d’arbre dans le fleuve, il ne deviendra pas un caïman. De même, le simple fait de traverser l’Atlantique ne peut pas transformer des Africains en Européens. Ils restent africains, mais à leur manière, qui est différente de celle des Sahéliens, ou des Forestiers. Je crois que c’est aussi simple que cela, sans s’empêtrer d’affaires de « race » et de « culture ». »
Par imagination politique, on pourrait ensuite créer d’autres formes d’union, qui maintiennent les liens utiles des Etats-Unis, du Canada, tout en donnant aux Noirs ou aux Québécois (surtout à ces derniers, qui le réclament ouvertement) « un pays ». Quant aux Noirs, ils auront peut-être un président dans ce pays-ci, ce qui peut avoir un certain effet de cure psychologique sur eux et améliorer leurs relations avec leurs compatriotes. On verra dans quelques jours…
(Un autre thème, s’agissant du Canada, serait de montrer que les « Anglais » non plus n’ont pas de pays, ayant laissé, par affinités culturelles précisément, leurs portions du Canada devenir un large arrière-pays des Etats-Unis : mais ceci est une autre histoire).

Monday, October 20, 2008

Pas de postage ce dimanche et suivant pour cause de voyage vers les arpents de neige.

Saturday, October 11, 2008

Etat: Sect 1. Illustration: trois Africains dans les matrices ardentes de l'Etat moderne... Waw...




Extrait de mon journal de 2000 (à l’époque où le couturier nigérien Alphadi organisait un festival international de la mode à Niamey, à la grande colère de l’opinion religieuse conservatrice dans le pays) : « Apparemment c’est la guerre des costumes. Ce n’est pas une mince affaire. Les gens se focalisent sur : vêtements dénudants et près du corps, ou vêtement couvrants et ample ? Mais au fonds, c’est la guerre des costumes internationaux : international à l’occidentale, ou international à l’islamique ? On ne parle de costumes nationaux que depuis qu’ils n’ont plus de cours réel. Le costume international à l’occidentale était déjà porté partout vers 1900. Alors, il était surtout anglais. Aujourd’hui il est surtout américain. Au Sahel, nous avions adopté le costume international à l’islamique peut-être vers le règne de Kankan Moussa, ou un peu plus tôt (vers 1300, en tout cas). Pierre le Grand, tsar de Russie au XVIII° siècle, coupa lui-même les barbes des boyards de sa cour, et leur fit quitter le « boubou » moscovite pour le justaucorps de l’Europe occidentale. On dit qu’il voulait les civiliser, introduire la modernité en Russie. Je crois plutôt que c’était une action militaire. Pierre voulait des généraux qui ont une « science de la guerre », à la manière du marquis de Vauban et du duc de Marlborough, et on ne commence pas, selon lui, à devenir un tel général en portant une robe longue et en commandant des cosaques engoncés dans des peaux. Je ne sais si cela était raisonnable, mais cela le servit face aux Ottomans et même à Charles XII de Suède. La question, en ce qui nous concerne, est de savoir quel rapport entre nos boubous et nos problèmes particuliers. Si l’on tend à s’habiller à la manière des Arabes, on finira, par cette logique bien comprise de Pierre le Grand, par se comporter comme eux. Est-ce une pente raisonnable?»



Je simplifiais le cas de Pierre, à vrai dire, mais pas à tort. Considérez l’histoire assez curieuse d’Abram Petrovitch Gannibal (1696-1781), major-général des armées russes, ingénieur militaire (après des études à Paris sur une bourse accordée par Pierre), gouverneur de Réval, ennobli par l’impératrice Elisabeth, successeur de Pierre. La particularité d’Abram Gannibal, c’est qu’il est né en Afrique sub-saharienne – suivant les recherches de l’historien Dieudonné Gnamankou, plus précisément dans la région de Logone-Birni, qui fait aujourd’hui frontière entre le Tchad et le Cameroun. Quoiqu’il en soit, étant enfant, Gannibal fut capturé par des chasseurs d’esclave sahariens, et finit par parvenir à la cour du sultan ottoman. Apparemment il en fut ainsi parce que Gannibal était de famille noble, dans son pays, et la coutume était d’offrir de tels captifs au Sultan en guise d’otages (comme firent plus tard les Français en Afrique occidentale, avec la fameuse « école des fils de chef », dite aussi « école des otages »). A l’époque, il était de mode, dans les maisons aristocratiques d’Europe, d’avoir des « petits nègres », comme on avait aussi des caniches, des macaques (c’est un petit singe fourré et ingambe aux grands yeux scrutateurs, mais le mot est aussi devenu une injure raciste, comme on le sait) et autres petits animaux. On ne sait ce que devenaient ces négrillons lorsqu’ils grandissaient trop pour demeurer dans les jupons des marquises, à l’exception de Zamor, le « nègre de Mme du Barry », maîtresse de Louis XV, qui le lui donna. Chouchou de Mme du Barry, il finit par se tourner contre elle, se gorgeant de Rousseau, fréquentant les clubs révolutionnaires et devenant, en 1792, secrétaire du Comité du Salut public de Versailles. Il dénonça Mme du Barry comme « traîtresse à la Nation » après l’avoir accompagnée dans ses visites à Londres où elle prétendait s’occuper d’affaires de bijoux, et où, selon Zamor, elle aidait financièrement les aristocrates exilés. Par suite de quoi, Mme du Barry fut guillotinée. Zamor eut ensuite quelques démêlés avec ses collègues révolutionnaires, saisis de la frénésie de la guillotine, mais en réchappa et poursuivit une existence de vieux républicain nostalgique dans les vieux quartiers de Paris, jusqu’à une date inconnue du dix-neuvième siècle. A cause peut-être de la fin pathétique de Mme du Barry (saisie d’horreur à la perspective du couperet, elle résista en hurlant aux aides du bourreau qui la traînaient vers l’échafaud, se jetant ensuite aux pieds du bourreau en suppliant : « Encore un moment, monsieur le bourreau, un petit moment»), Zamor a une mauvaise réputation de Judas auprès de la plupart des historiens et opinioneurs, puisque Mme du Barry est censée être sa bienfaitrice. Mais à ce sujet, il a lui-même dit que « si la belle comtesse m’a élevé, c’est pour faire de moi un jouet. Elle a permis que je sois humilié dans sa maison, où j’étais le sujet constant des moqueries et des injures. » Judas, sans doute pas, donc, étant donné ce qu’il pensait personnellement de ses rapports avec Mme du Barry : mais il était certainement rancunier, dans tous les cas… Un intéressant sujet de roman.



Pour en revenir à Gannibal, son histoire est très différente de celle de Zamor. Acquis par Pierre, sur les conseils notamment d’un certain Piotr Andréiévitch Tolstoï, arrière-grand-père de l’écrivain Tolstoï (détail piquant quand on sait que Gannibal lui-même était l’arrière-grand-père de l’écrivain Pouchkine), il devait servir à démontrer aux nobles russes que l’intelligence était fonction de l’éducation – et non de contingences comme la race ou la condition sociale. Les Turcs l’avaient appelé Ibrahim, il fut rebaptisé Abram Petrov (Ibrahim de Pierre). En 1717, il accompagna Pierre dans sa tournée en Europe occidentale, et fut laissé en France, afin d’étudier le génie militaire au collège de La Fère. Après un stage dans l’armée du roi de France où il acquit le grade de capitaine, il revint en Russie, en 1722, intégrant le fameux régiment d’élite Préobrajensky et enseignant les mathématiques, la géométrie et l’art des fortifications. Il était un favori de Pierre le Grand, et à la mort de ce dernier, en 1725, une intrigue l’exila en Sibérie deux ans plus tard. Mais au vu de ses talents militaires, il fut gracié en 1730, et changea son nom en Gannibal (façon russe de dire « Hannibal », par référence au général carthaginois Hannibal Barca, terreur des Romains et considéré comme africain -- au fait, Barca, c'est le même mot que l'arabe "baraka" d'où dérive le nom swahili Barack, comme quoi: Le Béni, ou, en bonne onomastique française, Benoît) et devint gouverneur de Réval (actuellement Tallinn, en Estonie). Son fils aîné, Ivan, poursuivit aussi une carrière militaire, fondant la ville de Kherson (1779) et devenant général en chef des armées russes. C’est du cadet que descend, par sa mère, l’écrivain Pouchkine.

L’un des biographes de Gannibal, Hugh Barnes, n’a pas résisté à la tentation de faire de cette vie un roman à la manière de Voltaire. Le sujet s’y prête : c’est une vraie parabole des Lumières, un mélange de Zadig et de Candide. Mais la vraie figure de Gannibal nous échappe : tout ce qu’on peut dire – et ceci nous ramène à notre thème – c’est qu’il représente un exemple de l’effort conscient accompli par Pierre le Grand pour créer une sorte d'« homme nouveau » à partir uniquement des mécanismes de l’Etat. Voltaire précisément dit de lui « … Pierre le Grand, qui a fait naître les arts dans son pays, et qui est le créateur d’une nation nouvelle », dans une lettre d’avril 1740 à Lord Hervey. Mais contrairement aux illusions romanesques du biographe Barnes, qui suppose que les philosophes des Lumières sont en tout point semblables aux liberals affables des salons new-yorkais, et qui montre Voltaire rencontrant avec transports Gannibal qu’il aurait appelé « l’étoile noire des Lumières » (un tel événement n’a bien entendu jamais eu lieu et la formule est grotesquement déplacée), Voltaire eût été surpris de cette entreprise de Pierre. C’est vraiment curieux d’ailleurs, pour deux petites raisons que je mentionne en passant : d’abord Voltaire est l’auteur d’une monumentale Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand, pour laquelle il a accompli une recherche empirique titanesque – mais tout comme Kant qui déblatérait des arguments racistes sur les Noirs dans son officine de Koenigsberg, pas très loin de Réval, l’existence de Gannibal ne semble pas avoir dérangé ses idées incongrues sur les Noirs, car c’est le même Voltaire – et, on le voit, toujours obsédé par Pierre – qui écrit dans son Essai sur les mœurs : « La race des nègres est une espèce d’hommes différente de la nôtre, comme la race des épagneuls l’est des lévriers. La membrane muqueuse, ce réseau que la nature a étendu entre les muscles et la peau, est blanche chez nous, chez eux noire, bronzée ailleurs. Le célèbre Ruysch fut le premier de nos jours qui, en disséquant un nègre à Amsterdam, fut assez adroit pour enlever tout ce réseau muqueux. Le czar Pierre l’acheta, mais Ruysch en conserva une petite partie que j’ai vue, et qui ressemblait à de la gaze noire. Si un nègre se fait une brûlure, sa peau devient brune, quand le réseau a été offensé; sinon, la peau renaît noire. La forme de leurs yeux n’est point la nôtre. Leur laine noire ne ressemble point à nos cheveux; et on peut dire que si leur intelligence n’est pas d’une autre espèce que notre entendement, elle est fort inférieure. Ils ne sont pas capables d’une grande attention; ils combinent peu, et ne paraissent faits ni pour les avantages ni pour les abus de notre philosophie. »



Ceci est peut-être la preuve du fait que l’homme d’action possède une forme d’intelligence plus proche de la réalité que l’homme d’intellect, car en matière des vertus progressistes qui font l’essentiel de la compréhension vulgaire de la modernité, Pierre le Grand, bâtisseur d’Etat, semblait bien plus en avance que Voltaire, philosophe des Lumières. Mais Pierre n’était pas un égalitariste, et nous n’en sommes pas encore, à ce niveau, à la théorie de l’Etat-nation moderne. Par pragmatisme, il était méritocrate, puisqu’il créait une nouvelle organisation de l’Etat, et avait besoin d’efficacité fonctionnelle. Mais par idéologie, il appartenait pleinement à la société d’Ancien régime, qui croyait en l’existence d’une noblesse de sang ou de rang, classe d’êtres supérieurs par leur mode de vie, leur pedigree et leurs privilèges : Gannibal lui-même excipa de ses origines nobles en Afrique, réelles ou prétendues, pour se faire donner des lettres de noblesse par la fille de Pierre, et il finit ses jours dans un grand domaine cultivé par plus d’une centaine de serfs (montrant l’exemple inverse, mais unique, de la pratique esclavagiste en cours en Amérique !), et de ce point de vue, il était donc idéologiquement à l’opposé du républicain Zamor. On peut donc se demander jusqu’à quel point, en créant une « nouvelle nation » en Russie, Pierre créait également un nouveau système. L’ordre méritocratique d’Ancien régime qu’il mettait en place n’était pas très différent de ce qui se faisait en France au temps de Louis XIV, par exemple, où tous les grands serviteurs de l’Etat étaient des bourgeois qui arrivèrent à ces positions par leur travail et leur mérite, mais qui, ensuite, acquirent des titres de noblesse. (Les Le Tellier devinrent marquis de Louvois, les Colbert, marquis de Seignelay, Sébastien Le Prestre devint marquis de Vauban, etc.) Mais la méritocratie est le premier type d’arrangement qui rendit certains Etats supérieurs aux autres, dans « l’état de guerre », et l’Angleterre, la Prusse et la Russie se distinguent de leurs rivales par le fait que dans chacun de ces Etats, quoique de manières très différentes, la méritocratie était devenue systémique, et non pas simplement occasionnelle (il n’y a pas d’organisation qui ne repose à un niveau ou un autre sur la compétence et le mérite : mais il n’y en a pas beaucoup qui rendent la compétence et le mérite des ingrédients nécessaires du système… Du reste, l’Etat le plus développé en ce sens, à cette époque, se trouvait hors du méridien politique eurasiatique : la Chine – qui avait ses faiblesses, mais dont l’administration reposait presque entièrement sur le principe méritocratique, avec des concours généraux de la « fonction publique » d’un type devenu courant aujourd’hui, mais inconnu en ce temps là, en dehors de cet Etat et de ses imitateurs extrême-orientaux.) La Russie du dix-huitième siècle, grâce aux arrangements de Pierre le Grand, avait un système méritocratique au niveau de l’armée et de l’administration, système dont on a des échos pittoresques dans les grands romans du dix-neuvième siècle, où j’ai tôt appris à contraster le snobisme des grades administratifs, fréquent chez les personnages de Dostoïevsky, au snobisme des titres nobiliaires, qu’on trouve chez ceux de Balzac. (La Prusse suivra une voie similaire grâce aux arrangements de Frédéric II, tandis que l’Angleterre aboutira au même résultat suivant des voies plus détournées dont je décrirai quelques aspects). La France, qui semblait avoir montré la voie sous Louis XIV, vécut ensuite largement dans une sorte de réaction nobiliaire sous Louis XV (le duc de Saint-Simon qualifiant le gouvernement précédent de "long règne de vile bourgeoisie"), et l’Autriche et l’Empire ottoman connurent des problèmes particuliers, qui avaient à voir avec la complexité déjà aberrante, au vu des défis de l’époque, de leur système.



Quoiqu’il en soit, si l’on considère les deux cas de Gannibal et de Zamor, on peut méditer sur la perspective suivante. Dans les deux cas, ces hommes d’Afrique sont arrivés en Europe par la voie de l’esclavage, et tous deux ont souffert du racisme. Le « Judas » Zamor s’en est vengé en envoyant sa maîtresse (et elle l’était, insinuait-on, à plus d’un titre) à l’échafaud, tandis que Gannibal, lui aussi, s’est vengé de sa première épouse qui était mécontente d’être mariée à un « moricaud » et qui commit un adultère, en partie par dépit, en la faisant enfermer à vie dans un couvent après l’avoir divorcée. Mais dans le pays central des Lumières, Zamor est resté « le jouet » d’une aventurière de haut vol, et ne s’est émancipé que grâce à l’extrémisme anti-Ancien régime des révolutionnaires radicaux – tandis qu’en Russie, pays considéré comme aux marges de l’Europe et de la civilisation, Gannibal est arrivé aux plus hauts honneurs d’Etat, à la prospérité, et à une descendance brillante. Il y a beaucoup de différences entre la France et la Russie du dix-huitième siècle, et toutes n’étaient pas nécessairement à l’avantage de la première.



Voici une autre histoire : en 1762, à Jérémie, à Saint-Domingue (Haïti), le commissaire général à l’artillerie, Alexandre-Antoine Davy, marquis de La Pailleterie (sans doute un autre « bourgeois gentilhomme »), et une esclave noire, Marie-Césette du Mas, eurent un enfant qu’on prénomma Alexandre. En 1780, M. de La Pailleterie rentra « en métropole » en compagnie du jeune Alexandre (encore un nom militaire), qui s’engagea aussitôt dans l’armée, mais sous une version du nom de sa mère : Dumas. Pour ne pas nuire au bon nom des La Pailleterie… Arriva la Révolution qui bouleversa les règles d’avancement militaire dans un sens purement méritocratique et égalitaire : dès 1792, Alexandre Dumas est colonel, en 1793, il est général. Lorsque la France fut capable d’avoir, comme la Russie de Pierre le Grand, un général noir, elle devint constamment victorieuse sur les champs de bataille, et elle eut deux générations d’écrivains sensationnels par-dessus le marché : Alexandre Dumas père et fils (dont cet Alexandre Dumas-ci est le père et le grand-père).



L’épilogue de la carrière du général Alexandre Dumas en dit long, par ailleurs, sur les relations entre méritocratie et despotisme : en 1799, il se trouvait en Egypte avec Napoléon Bonaparte, et fut le seul officier à avoir le courage de déclarer que toute l’affaire était stupide et menée de façon incompétente. Furieux, Bonaparte l’accusa de sédition et déclara : « Vos cinq pieds dix pouces ne vous sauveraient pas du peloton, si je l’ordonnais ! » (On voit le petit Corse qui se dresse sur ses ergots face au colosse haïtien. On aurait voulu, par symétrie historique, que face à Donald Rumsfeld, Colin Powell ait eu ce même courage). Dumas démissionna de l’armée française. Il avait dû voir dans l’œil halluciné de Napoléon Bonaparte, ce jour de l’an 1799, la mort d’une certaine espérance.

Friday, October 10, 2008

Le Meltdown

La crise en Sorbonne (16 vidéos sur un séminaire du 21 juin dernier annonçant des "turbulences" cet automne!)
http://www.stop-finance.org/

Plus l'avis de Zizek (anglais), où il est question du... Mali:
http://www.lrb.co.uk/v00/n03/zize01_.html